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I : Le 19ème siècle : l'époque du multiple qui s'ignorait Où l'on montre que l'on fit du multiple un peu a la façon dont Monsieur Jourdain faisait de la prose
Où
l'on montre que l'apparition des contours du concept entraîna
son rejet
III
:
L'impossible réconciliation entre l'unique et le multiple :
la
notion de série
Où l'on
montre comme comme il est difficile d'être à la
fois Unique et
Multiple.
IV
: Pour
une réhabilitation de la statuaire d'édition Ou l'on montre, paraphrasant Leibniz, qu'un peu d'amour de l'art éloigne du multiple mais qu'un grand amour du beau y ramène. Liens
et notes Dossier mis à jour le 28/06/2007 |
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En
décembre
1954, Jules Leblanc-Barbedienne est contraint de fermer les ateliers
de fonte au sable de la rue de Lancry à Paris
(10ème),
puis, quelques mois plus tard, l'atelier de fonte à la cire
perdue de la cité Canrobert (Paris 15ème),
mettant
ainsi un terme définitif à l'histoire de
l'illustre
maison Barbedienne. Avec le naufrage, de ce qui fut, de l'avis général, le navire amiral de la statuaire d'édition en France1, prend fin une expérience unique d'incursion de l'industrie dans le domaine de l'art, qui pourtant, portait en elle l'espérance d'une démocratisation de l'art. Cet évènement, passé quasiment inaperçu, ne résulte pas tant d'un changement de goût esthétique du grand public que d'un rejet nouveau et radical par les élites du concept même de multiple appliqué à l'art du bronze. En dépit de sa perfection technique, le bronze d'édition est désormais considéré, dans le meilleurs des cas, comme une oeuvre d'art de second rang. Pire encore, en lui retirant l'aura attachée à l'oeuvre d'art, beaucoup le rangeront désormais dans la catégorie des sous-produits, des bibelots, quand ce n'est pas dans celle des objets de mauvais goût2. |
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II : Le
20ème siècle
: émergence du concept
de multiple a) une affaire d'experts Le
terme de multiple n'apparaîtra couramment en France
qu'à
la fin des années cinquante. Au 19ème
siècle,
cette notion est tout simplement inconnue parce qu'il existe alors,
en tout cas en matière de bronzes d'art, une sorte de
consensus sur le
fait que «le Multiple ne diffère pas de
l'Un».
Et lorsque cette notion apparaît, il s'agit d'un
terme
plutôt réservé aux experts. D'ailleurs,
aujourd'hui encore, une étude
récente3
montre que « l’unicité
de
l’œuvre d’art est opposée
à sa copie par les
novices, et à l’œuvre multiple par les
experts ». Une simple évolution du goût du public matière de style ou d'esthétique formelle, ne suffirait pas, en effet, à expliquer la désaffection rapide du public pour le bronze d'édition. En effet, pendant la période qui a vu prospérer les bronzes d'édition, plusieurs courants artistiques se sont succédé et, loin de porter préjudice à l'édition, lui ont apporté des modèles toujours plus nombreux. Par ailleurs, même si l'on peut discuter à l'infini de l'attrait esthétique des oeuvres produites par les artistes du 20ème siècle, rien techniquement, n'interdisait de continuer à les éditer massivement. Le
vingtième
siècle, dans une première période,
semble avoir
développé une sorte de sacralisation croissante
de
l'oeuvre d'art dont le
corollaire, pour ainsi dire naturel, est le dogme de la prohibition de
la
multiplication de l'unique.
Même si Proust
dans son "contre Sainte-Beuve" semble tenter de contenir ce mouvement,
jamais auparavant n'avait été poussé
aussi loin le besoin d'intrication entre l'oeuvre et
l'artiste. A
l'autre bout de la chaîne cette évolution se
manifeste
chez l'amateur d'art par un désir de possession exclusive. En s'éloignant conceptuellement les notions d'amour de l'Art et d''amour du Beau aboutirent à discréditer les multiples, qui semblèrent ne satisfaire qu'à l'exigence de l'amour du Beau et de moins en moins à l'amour de l'Art. Faute d'avoir été initié par autre chose qu'une simple logique économique, le multiple, dépourvu de justification théorique est alors défini comme une sorte de « dissolution triste ou risible de l'Un4». Le développement des musées participe de cette logique de sanctuarisation, tout en prétendant rendre l'art accessible à tous. La sacralisation de l'artiste explique également le fait que lorsque des artistes réputés reprendront à leur compte la production délibérée et consciente de multiples, l'accueil sera très différent, comme si l'incursion de l'Art dans le monde de l'industrie avait plus de légitimité que le contraire. La
fin de la
période apparaît au contraire dominée
par
l'émergence du «non-art» comme forme
suprême
de l'art. L'oeuvre d'art, qui disparaît de plus en plus
souvent
en tant que telle, est d'abord accompagnée, puis
remplacée,
par un ensemble de spéculations vides, destinées
à
mettre en alerte esthétique le «spectateur
d'art»
placé devant un dispositif quelconque5.
Au final, on en vient à gloser à l'infini sur un
monochrome blanc, suivant en cela la démarche d'Harold
Rosenberg, auteur et promoteur de la
dé-définition de l'art
(1992), qui nous accorde que « moins il y a
à voir
et plus il y a à dire ». b)
l'échec de la stratégie de relance des fondeurs
éditeurs Dès
le début du 20ème siècle la maison
Barbedienne
commença à devoir faire face à une
baisse des
ventes des petits bronzes, qui s'accentua encore après la
première guerre mondiale. Gustave Leblanc, le neveu du
fondateur, tenta de développer de nouvelles
activités.
Il ouvrit, en 1921, l'atelier de fonte à la cire perdue de
la
cité Canrobert tout en développant les ateliers
de
fonte de bronzes de grandes dimensions. Dans les années
1930,
son fils, Jules, ajoutera aux productions de la maisons des
éditions
à la cire perdue et à tirage limité,
d'artistes
comme Landovski, Niclausse, Wlérick et d'autres de la
« bande
à Schnegg » peu suspects
d'académisme et
très en marge de l'art officiel qui continuait à
être
enseigné à l'Ecole des Beaux-Arts. Il ouvrit par
ailleurs une luxueuse galerie avenue Victor-Emmanuel III (devenue
l'avenue Franklin Roosevelt). Cette
navigation par virements de bord peut laisser supposer que la plupart
des fondeurs comprirent assez tôt qu'il était vain
de
vouloir affronter un vent contraire et qu'il fallait trouver autre
chose que le simple multiple, fut-il techniquement parfait. Les
seules
maisons qui survivront sont celles qui pratiqueront la fonte
à
la cire (Valsuani notamment) et les tirages limités et
abandonneront à temps (comme la maison Susse) la technique
de
la fonte au sable, synonyme de grandes séries et
nécessitant une abondante main d'oeuvre. Lorsque le rejet du multiple commença à être théorisé, les fonderies d'art étaient déjà bien engagées sur la pente du déclin. Dès 1936, le philosophe et critique allemand Walter Benjamin dans « l'oeuvre d'art à l'époque de sa reproduction mécanisée »6 , reconnaît volontiers que le multiple, du fait de la perfection des techniques de reproduction laisse intact le contenu de l'oeuvre. Ce qui lui manque c'est le hic et nunc7 de l'original, véritables composantes de l'authenticité. Selon lui « ce qui, dans l'oeuvre d'art, à l'époque de la reproduction mécanisée, dépérit, c'est son aura ». D'autres, plus tard, comme le sculpteur et critique belge Pol Bury (in « Le multiple, sous-produit ? » 1972), soutiendront que le multiple crée l'accoutumance et par voie de conséquence une diminution de l'intérêt, l'objet, réduit au rang de simple élément décoratif introduit dans un cadre préexistant devient trop familier. Cette observation est parfaitement juste car elle procède certainement d'une loi psychologique élémentaire, mais elle s'appliquerait tout aussi bien à la Joconde, ou à toute autre oeuvre remarquable, accrochée sur un mur dans un intérieur bourgeois entre un buffet et une plante verte. Ce qui est en cause, ce n'est pas l'oeuvre d'art mais sa banalisation. L'accumulation d'un très grand nombre d'oeuvres d'art originales dans un espace restreint, dans lequel il est matériellement impossible qu'elles soient toutes mises en valeur, peut d'ailleurs, assez paradoxalement, produire le même effet. Il suffit de visiter certaines salles du Louvre pour s'en convaincre.
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IV : Pour une réhabilitation de la statuaire l'édition Un plaidoyer en réhabilitation de l'édition pourrait commencer par cette question : Qu'avons nous donc gagné à dénigrer et à détruire la statuaire d'édition? Avons-nous été capables de la remplacer par quelque chose de supérieur ? Le dérisoire bilan de l'Art contemporain (on peut en rire ou en pleurer, c'est selon), fruit de théories fumeuses, montre que non seulement nous n'avons rien gagné, mais que nous avons perdu l'essentiel des savoirs faire patiemment accumulés par les fondeurs du 19ème siècle. Le sort de la statuaire d'édition n'est d'ailleurs pas isolé. La disparition de l'ornement en architecture, ravalé au rang de simple bavardage sans intérêt, est du même ordre. On s'arrache pourtant les beaux appartements haussmaniens et le marché des bronzes d'édition continue à attirer les amateurs éclairés. Il est vrai que l'arrêt de la production de masse s'est accompagné d'un phénomène économique de raréfaction et donc de hausse des prix. Sur
un plan plus théorique, dans un article
passionnant8
D. Vaugeois évoque la question du lieu de l'art. En effet on
peut se
poser la question de savoir où se trouve
véritablement le
lieu de l'art. Est-il dans l'objet ou dans l'image que nous
avons de celui-ci ? Le philosophe Merleau-Ponty se posait
cette
question à propos des animaux de la grotte de Lascaux.
Il faisait observer que si ceux-ci n'étaient pas
sur la
paroi comme pouvait l'être tel ou tel accident ou boursuflure
de
la roche, ils n'étaient pas davantage ailleurs. Puis
élargissant le champ de sa réflexion « Je
serais
bien en peine de dire où est le tableau que je regarde. Car
je
ne le regarde pas comme on regarde une chose, je ne le fixe pas en
son lieu, mon regard erre en lui comme dans les limbes de l'Etre, je
vois selon ou avec lui plutôt que je ne le
vois. »
L'Œil et l'esprit, Merleau-Ponty 1964. D'une certaine façon, ce qui caractérise vraiment l'oeuvre d'art est sa capacité à transcender son propre contexte et à s'installer dans notre esprit où elle suscite émotion et produit tous ses effets. En ce sens, le multiple doit être avant tout considéré comme un media. M. Veaugeois exprime très clarement cette réalité dans son article : "L'oeuvre d'art n'est oeuvre que par sa capacité à s'affranchir d'un contexte qu'elle ne nie jamais complètement. Le lieu, le milieu ou la zone de l'oeuvre sont alors à comprendre comme autant de tentatives de dire la place de ce qui n'a pas de place, de dire la manière d'apparaître de ce qui n'est pas là. Le cadre se présente comme ce qui assume la paradoxale insertion de l'oeuvre dans le monde". Il n'est pas difficile de comprendre que cette réflexion, en dépassant les notions d'original et de multiple, conduit tout naturellement à la réhabilitation théorique de ce dernier. Qu'il me soit permis ici de souhaiter succès à tous ceux qui oeuvreront à cette réhabilitation. F Leca. |
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Liens
et notes 1 Falize exprime ce sentiment à l'occasion de l'exposition de 1878 quand il écrit : « Barbedienne est aujourd'hui une des gloires françaises, il occupe le sommet de cet art industriel dont on a fait un nouveau mot, sinon une chose nouvelle. Il n'est dans aucune profession, dans aucun pays un tel homme qui par les mêmes chemins ait acquis une telle renommée ». 2 Dans « Huis clos » de Sartre (1944) le décor scénique comprend un bronze de Barbedienne. La réplique de Garçin dans la scène 1 est sans équivoque : « Un bronze de Barbedienne. Quel cauchemar ! » 3 CHATEAU
Dominique et DARRAS Bernard (dir.)Arts et Multimédia,
l’œuvre d’art et sa reproduction
à l’ère des médias
interactifs. Paris, Publications de la Sorbonne, 1999, 202 p. 4 L'expression, bien que sortie de son contexte, me paraît très juste. Elle est de Bernard Lafargue (Université de Bordeaux III) in Figures de l'Art n° 10. 5 « J’appelle 'esthétique ', l’exercice accompli par le spectateur d’art qui ne se contente pas d’un simple état d’esprit mis en œuvre devant un objet quelconque, mais se met en alerte au cours d’une relation avec des dispositifs artistiques qu’il reconnaît comme tels, tout en utilisant des catégories artistiques pour les reconnaître » . Christian Ruby – La résistance dans les arts contemporains. 7 l'ici et le maintenant. 8 Où y a-til art ? D. Vaugeois. |
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